Le monde dans lequel la France avait pris l’habitude d’évoluer est en train de disparaître. Après la fin de la guerre froide, l’ordre international semblait pouvoir s’organiser durablement autour de la puissance américaine, de l’ouverture des économies et du développement des institutions multilatérales. Trente ans plus tard, les rapports de force entre États reviennent au premier plan.
La guerre en Ukraine a replacé la menace militaire au cœur de l’Europe à une échelle que le continent n’avait plus connue depuis la fin de la guerre froide et avec un risque d’escalade entre puissances bien supérieur à celui des conflits de l’ex-Yougoslavie.
La rivalité entre les États-Unis et la Chine structure de plus en plus l’économie, la technologie et la sécurité mondiales. L’Indopacifique[1] devient un nouveau centre de gravité tandis que les puissances régionales cherchent davantage à défendre leurs propres intérêts. La Revue nationale stratégique française considère désormais que la menace russe est « sans équivalent » pour la France et ses partenaires européens et identifie, à l’horizon 2030, le risque d’une guerre ouverte au cœur de l’Europe. Face à ce danger, elle invite les Européens à envisager l’hypothèse d’un soutien américain fortement réduit[2].
Ce basculement ne concerne pas seulement les armées. La mondialisation avait fait de l’interdépendance une promesse de prospérité ; elle apparaît désormais aussi comme une source de vulnérabilité. Énergie, semi-conducteurs, médicaments, terres rares, données ou technologies : dépendre d’un autre État peut devenir un instrument de pression. L’Union européenne cherche ainsi à diversifier ses approvisionnements en matières premières stratégiques et s’est fixé pour objectif qu’aucun pays tiers ne fournisse à lui seul plus de 65 % de ses besoins pour chacune d’entre elles.
La question des alliances change elle aussi de nature. L’OTAN demeure le cadre essentiel de la défense collective européenne, mais les États européens sont désormais appelés à prendre une part beaucoup plus importante à leur propre sécurité. En 2025, les membres de l’Alliance se sont engagés à consacrer, d’ici 2035, 5 % de leur PIB aux dépenses de défense et de sécurité au sens large, dont au moins 3,5 % aux besoins militaires proprement dits.
Pour la France, le dilemme est particulièrement prégnant. Elle est l’une des cinq puissances nucléaires officiellement reconnues (par le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires), membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, et demeure une puissance diplomatique et militaire de premier plan. Mais elle ne dispose plus seule de la masse économique, industrielle ou démographique des grandes puissances qui structurent le nouvel ordre mondial. Son influence dépend donc à la fois de ses capacités nationales, de l’Union européenne et de ses alliances.
Elle possède pourtant une singularité souvent oubliée. Grâce à ses territoires ultramarins, la France est aussi une puissance de l’Indopacifique : 1,8 million de Français y vivent et plus de 90 % de sa zone économique exclusive[3] se situe dans cette région devenue l’un des principaux foyers de la compétition mondiale.
Derrière le mot de « souveraineté » se cachent ainsi des choix très concrets. Que voulons-nous encore produire nous-mêmes ? De quelles technologies refusons-nous de dépendre ? Jusqu’où voulons-nous mutualiser notre défense avec nos partenaires européens ? Quelle place accorder à l’OTAN ? Comment entretenir une relation avec les États-Unis tout en conservant une capacité autonome de décision ? Et comment dialoguer avec la Chine sans ignorer les dépendances économiques ou les rivalités stratégiques ?
La présidentielle de 2027 devrait donc poser une question plus rigoureuse que celle de l’alignement ou de l’indépendance. Dans un monde de puissances, aucune autonomie n’est absolue et aucune alliance n’est gratuite. Il s’agit de déterminer les dépendances que la France accepte, celles qu’elle veut réduire et les capacités qu’elle est prête à financer pour conserver une liberté de choix.
Car la puissance a de nouveau un prix. Produire davantage d’armements, sécuriser des chaînes d’approvisionnement, investir dans l’énergie, le spatial, le cyber ou les technologies stratégiques suppose des moyens considérables. La politique étrangère rejoint alors directement la politique intérieure : ce que la France voudra encore peser dans le monde dépendra aussi de ce qu’elle sera prête à consacrer à sa souveraineté.
Le véritable enjeu de 2027 ne sera donc pas de choisir entre l’indépendance et les alliances. Il sera de savoir quelles alliances, quelles capacités et quelles dépendances permettront encore à la France de choisir elle-même son destin dans un monde où les rapports de force redeviennent déterminants.
Notes
- L’Indopacifique est un concept géopolitique qui relie l’océan Indien et l’océan Pacifique en un seul et même espace stratégique. ↩
- Revue nationale stratégique 2025. Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale. ↩
- Une zone économique exclusive, ou ZEE, est l’espace maritime qui s’étend jusqu’à 200 milles marins des côtes d’un État. ↩


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