Une campagne hors normes
À moins de 200 jours du premier tour de l’élection présidentielle, fixé au 18 avril 2027, cette campagne montre un visage inédit : les candidatures, au lieu de se raréfier, continuent de s’accumuler. Nous comptons à ce jour 34 candidatures déclarées et 11 autres personnalités dont la candidature est pressentie, a été écartée de la primaire sociale-démocrate ou récemment retirée.
Faut-il y voir le signe d’une exceptionnelle vitalité démocratique ? En apparence, oui. Des sensibilités très diverses peuvent ainsi se faire entendre sur des sujets centraux du débat démocratique : crise écologique, démocratie directe, souveraineté, réindustrialisation, transformation des institutions, défense du monde du travail. Certaines candidatures se veulent d’ailleurs « citoyennes » ou « transpartisanes ».
Mais dans une Ve République dont le fonctionnement repose largement sur la capacité à dégager des majorités, cette multiplication révèle aussi la difficulté actuelle du système politique à rassembler des forces suffisamment larges pour gagner, puis gouverner.
Bien sûr, toutes les personnalités aujourd’hui déclarées ne seront pas effectivement candidates. Certaines disparaîtront à l’issue de la primaire sociale-démocrate, d’autres se retireront ou échoueront à recueillir les 500 parrainages nécessaires. C’est en 2002 qu’a été atteint le record de candidatures au premier tour d’une élection présidentielle : seize. Le contraste avec 2027 est saisissant : avant même la phase officielle des parrainages, le nombre de prétendants déclarés est presque deux fois supérieur à ce record.
Pour comprendre les implications d’une telle profusion, il faut revenir à l’histoire du régime. Contrairement à ce que l’on entend parfois, la Constitution de 1958 n’a pas été conçue pour instaurer le bipartisme, ni même pour organiser l’alternance entre la gauche et la droite. Son ambition première était de mettre fin à l’instabilité gouvernementale de la IVe République et de restaurer la capacité de l’exécutif à gouverner. Michel Debré résumait cette volonté par la nécessité de « reconstruire un pouvoir sans lequel il n’est ni État, ni démocratie ».
C’est par la suite que le système politique français s’est progressivement bipolarisé. L’élection présidentielle au suffrage universel direct, le scrutin majoritaire à deux tours et la nécessité de constituer des majorités parlementaires ont poussé les partis à se regrouper en deux grands camps. La Ve République n’est jamais réellement devenue bipartite : elle est devenue bipolaire, avec plusieurs partis organisés autour d’une coalition de gauche et d’une coalition de droite.
Pendant plusieurs décennies, cette mécanique a permis de concilier pluralisme et capacité à gouverner : plusieurs candidatures pouvaient s’exprimer au premier tour, mais les partis, les alliances et le scrutin à deux tours favorisaient ensuite le regroupement et la constitution d’une majorité.
C’est précisément cette mécanique qui s’est enrayée. Depuis 2017, l’affaiblissement des grands partis traditionnels et l’émergence de plusieurs pôles concurrents, au centre comme aux extrêmes, ont profondément transformé le paysage politique français. Les partis peinent davantage à sélectionner les candidatures, à agréger les sensibilités et à construire des coalitions suffisamment larges. La multiplication des prétendants à l’Élysée est ainsi l’un des signes les plus visibles de cet émiettement partisan.
C’est tout le paradoxe de 2027 : une présidence qui concentre les attentes face à un système politique qui disperse les forces.
La profusion des candidatures oblige donc à déplacer le regard. Une Ve République conçue pour donner à l’exécutif les moyens d’agir peut-elle fonctionner durablement avec des majorités relatives, mouvantes ou introuvables ? Le scrutin présidentiel à deux tours désignera nécessairement un vainqueur, mais il ne lui donnera pas, à lui seul, les moyens de gouverner.
La véritable épreuve viendra ensuite : les élections législatives et la capacité du président élu à construire une majorité parlementaire que l’élection présidentielle, à elle seule, ne lui garantit plus.
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